Amara Lakhous (roman « Tir ellil ») : « L’idée de base était de comprendre l’origine de la violence en Algérie »

Rencontré en novembre 2019 au Salon international du Livre d’Alger (SILA), Amara Lakhous livre quelques détails sur son nouveau roman, ses thèmes et ses obsessions d’anthropologue, historien, journaliste et écrivain !

« Tir Ellil » (oiseau de nuit) nous plonge dans les premières années de l’indépendance, à travers un meurtre et une enquête, c’est un polar.

Amara Lakhous : C’est un roman noir plutôt. Polar est un terme que je n’aime pas beaucoup parce qu’il est d’une grande simplicité : il y a un plan narratif très classique (un crime, une enquête et à la fin, on trouve le criminel et c’est fini), par contre dans le roman noir, et en ce qui concerne la fin, elle est toujours ouverte, et la vérité et le bien ne triomphent pas vraiment à la fin, c’est ça la différence. Le polar sert aussi à consoler c’est-à-dire que les gens qui lisent un polar, à la fin ils peuvent dormir en sachant que le criminel a été arrêté, par contre, dans le roman noir, on finit de lire et on va dormir avec des questions. Le roman raconte l’Algérie en 60 ans. J’ai essayé de travailler sur l’idée de la longue durée, un concept très important dans l’étude de l’Histoire. En fait, j’ai essayé de comprendre l’Algérie d’aujourd’hui à travers le temps, parce que je pense qu’il faut travailler sur la mémoire ; il faut être des historiens et des psychologues aussi. je pense que l’écrivain algérien aujourd’hui doit travailler sur l’Histoire et la psychologie. J’ai essayé de raconter 60 ans de l’histoire de l’Algérie et ce n’était pas un travail facile.

C’est un ancien moudjahid qui est retrouvé mort et un colonel de l’antiterrorisme qui va mener l’enquête (il n’y a pas de policiers dans le roman)…

Parce qu’on ignore si ce crime, qui est commis le 5 juillet 2018, est lié au terrorisme ou un crime qui n’a rien à voir avec ça, c’est pour cette raison-là que mon personnage reçoit l’ordre d’enquêter sur ce meurtre-là.

On sait qu’il y a une transmission de la mémoire et des souvenirs, mais pensez-vous, à la lumière de votre roman, qu’il y a une transmission de la violence aussi ?

Absolument. Pour moi, l’idée de base était de comprendre l’origine de la violence en Algérie. Et pour comprendre la violence, surtout celle des années 90, j’ai essayé un peu de remonter dans le passé et j’ai commencé en 1958, parce que 1958 c’est quand même un tournant dans l’histoire de la guerre de Libération (De Gaule revient au pouvoir, la naissance de l’OAS, les tragédies de la guerre fratricide de 1962, la quête pour le pouvoir, etc.). J’ai essayé de creuser dans la mémoire algérienne, de comprendre les origines de la violence ; c’est un roman sur le fratricide en fait.

On n’est plus dans l’Italie ni le contexte multiculturel qui vous ont inspirés plusieurs romans, l’histoire se situe en Algérie dans son présent et son passé. Pourquoi ce « retour » ?

Une parenthèse très importante : en 2014, pour différentes raisons, j’ai émigré aux Etats-Unis, et alors j’ai perdu la protection italienne, parce qu’en Italie, j’étais vraiment protégé sur le plan culturel et j’ai écrit deux romans directement en italien. En fait, je me suis retrouvé l’Algérie en face parce que je me suis rendu compte que j’ai fui l’Algérie. Alors en 2013/2014, je me suis dit maintenant c’est le moment d’affronter la mémoire, les angoisses, et j’ai commencé à travailler ; et je suis très content parce que pour moi c’est un défi de me remettre à écrire sur l’Algérie et d’écrire en arabe aussi, parce que le dernier roman que j’ai écrit en arabe c’était « Al-Qahira essaghira » [traduit en français : « Divorce à la musulmane à Viale Marconi »] en 2010. Donc je me suis remis à écrire en arabe et c’était un grand défi. J’ai choisi aussi une ville qui n’est pas la mienne (je suis né et j’ai grandi à Alger. Je connais la Kabylie bien sûr, le village de mes parents mais pas Oran), donc j’ai dû travailler, observer, vivre à Oran pour comprendre où les personnages vivent, etc. Maintenant, mon rapport avec l’Italie et l’italien, c’est un rapport qui continue, et j’ai une version de ce roman en italien ; je ne sais pas si elle va être publiée cette année ou l’année prochaine. Et je voudrais continuer à écrire parce que j’ai le projet d’une trilogie.

Une trilogie sur l’Algérie ?

On peut dire ça, avec le même personnage mais avec des histoires différentes. A travers ces trois romans, on pourra comprendre, j’espère, l’histoire de l’Algérie contemporaine.

Pensez-vous écrire en anglais un jour ?

Je vais ajouter cette langue. J’aime cette idée de pluralisme linguistique. Et, le pluralisme linguistique je ne l’ai pas appris en Italie mais à Alger, à Hussein Dey, mon quartier, au sein d’une famille kabyle à Alger : à la maison on parlait kabyle, puis j’ai appris l’arabe, le français, l’italien, etc. Ces langues cohabitent pacifiquement dans ma tête, et j’aimerais bien dans le futur ajouter l’anglais, mais c’est un travail qui demande du temps, parce qu’arriver à une intimité avec une langue, comme pour les personnes, ça prend du temps, on a besoin de confiance et de connaissance mais j’ai des projets très intéressant dans ce sens.

Question sur le paratexte : vous avez dédié votre roman à Elaine et feu Mokhtar Mokhtefi. Vous aviez évoqué sur vos réseaux sociaux Mokhtar Mokhtefi dans un post où vous lui rendiez hommage, à la suite de sa disparition. Qu’est ce qu’Elaine et Mokhtar Mokhtefi représentent pour vous ?

J’ai dédié ce livre à Elaine Mokhtefi et Mokhtar Mokhtefi parce que c’est grâce à eux que je me suis remis à penser à l’Algérie ; ils étaient vraiment obsédés par l’Algérie. J’ai eu la chance de connaître Mokhtar Mokhtefi dans ses derniers mois (7 mois avant sa mort), et c’était vraiment une belle rencontre. Donc grâce à eux, j’ai retrouvé une très belle Algérie, une Algérie faite de fierté, de gentillesse, de générosité, il suffit de lire leurs livres pour comprendre ça. J’ai eu la grande chance de lire les deux manuscrits, et j’ai eu aussi un petit rôle dans les mémoires car j’ai suggéré le titre « J’étais français musulman ». Je suis très content de les avoir croisés dans ma vie et c’est grâce à eux que j’ai écrit ce roman.   

Sara Kharfi

Tir ellil » de Amara Lakhous, roman, 288 pages, éditions Hibr (Algérie, octobre 2019)/éditions El-Moutawassit. Prix : 800 DA.

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