Dans Au secours Morphée !, Akram El Kébir, journaliste et romancier, s’intéressait à un personnage qui passait le plus clair de son temps à dormir pour rêver sa vie. Dans son nouveau roman, Les Fleuves impassibles, les héros de l’histoire rêvent leur vie, aspirent à une meilleure existence mais, cette fois-ci, ils décident de passer à l’action !
Akram El Kébir continue d’explorer l’âme humaine et la société dans laquelle il vit, dans son roman Les Fleuves impassibles – qui revoie de par son titre au célèbre poème « Le Bateau ivre » du poète français du XIXe siècle Arthur Rimbaud, mis en musique un siècle plus tard par Léo Ferré –, et ce, à travers l’histoire d’un jeune homme, qui entreprend la plus folle des aventures pour une vie meilleure. Paru en octobre 2019 aux éditions APIC, le roman commence lorsque notre héros, Zaki, 24 ans, gérant du café « Les deux Mégots », tombe sur un article de journal annonçant que deux bateaux-taxis reliant la ville d’Oran à la commune balnéaire d’Ain El Turk sont mis en service.
Une idée étrange, incroyablement folle, lui vient à l’esprit et commence à faire son petit chemin. N’ayant plus aucun espoir d’améliorer ses conditions de vie, se sentant coincé dans une vie qu’il n’a pas choisi, fasciné par ces jeunes et moins jeunes qui entreprennent la traversée en mer pour l’Europe quitte à y laisser leurs vies – ces Harraga qui périssent en mer pour une vie meilleure ou peut-être plus digne, moins précaire, plus rassurante sur un lendemain qui sera peut-être bien différent –, Zaki réussit à convaincre ses deux amis, Okacha (le gardien de parking/ parkingeur) et Anis (chanteur dans des clubs la nuit, pas reconnu pour son art, même si Okacha pense qu’il n’a pas le talent qu’il faut !) de le suivre dans ce projet.
D’autres personnes se joindront à leur aventure et ils embarqueront, ensemble bien déterminés et quelque peu désorganisés, à bord du bateau-taxi, Le Rossinante II (comme le cheval de Don Quichotte), pour l’Espagne. Sur ce bateau, dans ce territoire neutre, nos aventuriers devront face à l’équipage italien et aux passagers, tous très différents et enfermés, chacun, dans sa bulle et ses certitudes.
Ce microcosme que représentera le bateau sera favorable à la circulation de la parole et au débat. Certains verront un signe pour un nouveau départ, d’autres trouveront sympathiques ces Harraga bien singulier, comme Nafissa, une littéraire solaire et révoltée, qui voit en cette expérience une occasion de s’engager et de mener ses propres combats. Et contre toute attente, c’est l’espoir qui naît dans le cœur de chacun des passagers.
Les Fleuves impassibles, organisé autour de deux parties (et d’un épilogue), est une savoureuse lecture, mettant en scène des personnages haut en couleurs, et comportant beaucoup de dialogues, de l’humour, de l’émotion aussi, une très belle description de la ville d’Oran et une histoire captivante, un peu folle peut-être, mais qui atténue quelque peu le tragique de la situation des Harraga. Cela n’affecte cependant en rien le fond de la douloureuse question de l’émigration clandestine.
Akram El Kébir s’intéresse, dans son roman, à des humains en premier lieu, qui deviennent pour beaucoup d’entre nous une statistique, un espace dans un journal, qu’on traite malheureusement et bien souvent avec indifférence. Dans Les Fleuves impassibles, et notamment grâce aux discussions qui naîtront à bord du bateau, on apprend surtout ou réapprend qu’il y a peut-être un autre moyen, cette fois-ci collectif, qui peut changer nos vies ou les améliorer. Et il se concrétise dans la prise de conscience de notre force lorsqu’on est ensemble, lorsqu’on a un idéal commun et lorsqu’on réalise que ce qui nous sépare ne menace aucunement le bien commun. Mais là encore, cela doit s’accompagner d’actions concrètes et surtout d’une foi en des lendemains meilleurs, comme cela a été le cas un certain vendredi 22 février 2019.
Sara Kharfi
- Les Fleuves impassibles d’Akram El Kébir, roman, 198 pages, éditions APIC, Alger, octobre 2019. Prix : 700 DA.
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Une réflexion sur “« Les Fleuves impassibles » d’Akram El Kébir : Rêver, espérer et agir !”