« Une Valse » de Lynda Chouiten: La femme qui rêvait d’enchantement…

« L’oiseau, c’état elle. Un oiseau prisonnier d’un quotidien morose, d’une solitude hanté, mais à qui une liberté toute proche était promise : une liberté de courte durée qui s’appellerait Vienne. »

— Lynda Chouiten.

Roman sur l’« enchantement », la solitude et la différence (comme un droit et un choix), « Une Valse » de Lynda Chouiten, paru aux éditions Casbah et couronné en décembre 2019 par le Prix Assia-Djebar du Roman, nous plonge dans le quotidien morose de Chahira Lahab, une quarantenaire célibataire habitant le village d’El Moudja et exerçant le métier de couturière. Elle réussit même à se qualifier à la finale d’un concours international de stylisme à Vienne (en Autriche).

Confrontée à l’incompréhension et à la violence de son entourage proche (sa mère notamment), le silence aurait pu « rythmer » son quotidien mais Chahira souffre d’une maladie mentale qu’elle nomme « le Problème » ; elle vit donc avec des ombres sortis tout droit de son esprit tourmenté. Outre ces compagnons imaginaires (Mohand, Nacer, les Merqouchettes…), elle n’a de vrais contacts humains qu’avec Khalti Nouara qui lui a transmis son métier, et avec Ammi Amar, le propriétaire de la mercerie « Libellule » à Tizi N’Tlelli.

Malgré sa psychose et sa décision de ne plus prendre son traitement – ce qui aggrave son cas –, son talent (pour l’écriture notamment) gâché, son ambition étouffée par la peur de vivre et de se laisser vivre, par la crainte d’être elle-même, dont il en résulte d’innombrables rendez-vous manqués avec la vie et même avec la mort (« Jusqu’à quand allait-elle continuer à rejeter tous les invitations à la vie ? Et toutes les invitations de la mort », p 220), Chahira Lahab rêve. Oui, elle rêve d’aller à Vienne, d’être une princesse le temps d’une valse, de danser sur « Layali el uns fi Vienna » d’Asmahan, qu’elle admire tant. En attendant, elle se sent comme un oiseau en cage (ou celui de la chanson) : « L’oiseau, c’état elle. Un oiseau prisonnier d’un quotidien morose, d’une solitude hanté, mais à qui une liberté toute proche était promise : une liberté de courte durée qui s’appellerait Vienne. » (p70).

Chahira Lahab rêve d’être à l’aise dans son corps et de mener une vie en adéquation avec ses aspirations et sa soif de liberté, mais elle manque d’assurance, car « aussi loin qu’elle se souv[enait], on lui répétait qu’une femme respectable se devait d’être réservée et grotesquement rigide. Une femme trop décontractée, trop gaie était forcément une femme aux mœurs légères. Pour être vertueuse, il fallait être antipathique, frustrée et malheureuse. Ou alors hautaine, comme le lui reprochait. » (Pp 170/171).

Il serait cependant injuste de tout mettre sur le dos notre personnage, qui n’a, en réalité, jamais eu l’opportunité de s’émanciper – sauf une fois et elle a su la saisir, même si cela s’est fait dans la douleur – au sein d’une famille qui l’a toujours condamné (pour sa maladie) et entretenu des rapports violents avec elle ; et dans une société avec un entourage qui  combat la différence, parfois par ignorance mais bien souvent par calcul et hypocrisie.

Chahira vit dans le dilemme, la contradiction : la femme qu’elle est devenue, conditionnée par des traditions et usages surannés et hérités, et la femme qu’elle veut devenir. Elle veut de l’« enchantement » c’est-à-dire du plaisir et du désir, mais « l’enchantement était quelque chose de secondaire pour les siens, de toute façon. Les siens étaient un peuple qui rêvait si peu, pensa-t-elle soudain. Etait-ce la raison pour laquelle elle le trouvait si triste ? Rêver, chercher l’enchantement est un acte ridicule, et surtout dangereux, qui ne peut que mener à la dérive, surtout pour une femme. Une femme doit avoir les pieds solidement sur terre. D’ailleurs, ses ancêtres se sont toujours gaussés des femmes aériennes, jusque dans leur apparence physique, elles devaient montrer qu’elles restaient attachées aux lois de la gravité, avec un corps lourd, généreux et bien planté. » (p171/172).

Organisé autour de trois parties (« El Moudja », « Tizi N’Tlelli », « Vienne »), « Une Valse », deuxième roman de Lynda Chouiten, est un livre qui se lit d’un trait, avec un narrateur assez bavard (et omniscient), nous embarquant dans l’univers d’une femme – nous vivons l’enfermement avec le personnage – qui se rebelle contre sa propre condition, ou du moins contre la vie qu’on a choisi pour elle ! La maladie mentale, dans ce cas, n’est pas une conséquence mais peut-être un symptôme du réveil de sa conscience, d’autant que toutes les conquêtes et les combats se font dans la douleur. « Une Valse » repose également une des questions éternelles de la littérature (et même de la vie) : Faut-il rêver sa vie ou la vivre ? Il faudrait peut-être commencer par arrêter de la penser…

Sara Kharfi

 « Une Valse » de Lynda Chouiten. Roman, 224 pages, éditions Casbah, Alger octobre 2019. Prix : 700 DA.


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