Elaine Mokhtefi, témoin et actrice d’un Alger révolutionnaire

La militante anticolonialiste et antiraciste américaine et algérienne Elaine Mokhtefi, née Klein, est décédée vendredi 11 septembre à New York, à l’âge de 98 ans. L’annonce de son décès a été faite par l’écrivain, universitaire et critique de cinéma Ahmed Bedjaoui. Selon lui, l’Association des Amis de la Révolution devait la recevoir, à Alger, le 10 octobre prochain, pour marquer sa naturalisation : en effet, Elaine Mokhtefi venait d’acquérir la nationalité algérienne, après la signature cet été du décret de naturalisation par le président de la République, Abdelmadjid Tebboune.

Engagée aux côtés du FLN durant la guerre de Libération nationale, elle avait rejoint l’Algérie au lendemain de l’indépendance et y avait vécu pendant douze ans.

Née en décembre 1928 à New York, Elaine Klein grandit dans une famille touchée par les conséquences de la crise de 1929. Après avoir quitté New York durant son enfance, elle y revient en 1947 pour poursuivre ses études. Son engagement politique se construit progressivement autour des questions de paix, de décolonisation et de lutte contre le racisme.

La prise de conscience puis l’engagement

Lors d’un hommage qui lui avait été consacré en décembre 2025 dans le cadre du Festival international du film d’Alger (AIFF), elle avait raconté l’une des premières expériences qui l’avaient orientée vers le militantisme. « Des personnes dans mon école sont venues parler d’un nouveau monde, d’un gouvernement mondial et on était tous très émus et on voulait faire quelque chose », avait-elle expliqué. Elle part ensuite en France pour poursuivre ses études. Elle y découvre le racisme et la réalité sociale des populations colonisées. Une personne l’emmène notamment dans des bidonvilles où vivent des Algériens. Cette expérience lui permet de comprendre, dira-t-elle plus tard, « petit à petit », la réalité du système colonial.

En 1952, elle assiste au cortège du Premier Mai à Paris. Elle y rencontre des militants syndicaux et des ouvriers algériens. Six ans plus tard, en 1958, elle participe à la conférence panafricaine des peuples à Accra, au Ghana. C’est à cette occasion qu’elle rencontre Frantz Fanon et Mohamed Sahnoun. Elle s’engage alors aux côtés des réseaux du FLN. Elle rejoint, à partir de 1960, le bureau new-yorkais, et son activité comprend notamment la traduction et le travail d’information autour de la cause algérienne. Son engagement aux États-Unis intervient dans une période où le FLN mène une importante activité diplomatique pour faire connaître la guerre d’Algérie auprès des gouvernements et des organisations internationales. Elaine Mokhtefi est notamment associée aux activités du bureau auprès des Nations unies et aux campagnes de communication destinées à présenter la situation en Algérie.

Cette période est également marquée par sa proximité avec Frantz Fanon. Lorsque ce dernier est hospitalisé à Washington pour y recevoir des soins, Elaine Mokhtefi est chargée de lui rendre visite régulièrement. Elle en gardera le souvenir d’un homme préoccupé par l’Algérie et par ses compagnons de lutte. « J’étais chargée d’aller le voir tous les week-ends pour prendre de ses nouvelles et savoir ce dont il avait besoin. Et sa plus grande tristesse était que ses camarades de l’ALN lui manquaient », racontait-elle.

Au service de l’Algérie et des mouvements de libération

À l’indépendance, en 1962, Elaine Mokhtefi s’installe à Alger. Elle y restera douze ans. Elle travaille dans plusieurs structures de l’État algérien, notamment dans la traduction de conférences de presse officielles et d’interventions de représentants de mouvements de libération. Elle rejoint également l’Algérie Presse Service (APS), où elle couvre notamment des événements liés aux pays du tiers-monde.

Alger est alors devenue un lieu de passage pour de nombreux mouvements de libération nationale, ce qui lui a notamment valu le surnom de « Mecque des révolutionnaires » (Amilcar Cabral). Elaine Mokhtefi est présente lors du premier Festival panafricain d’Alger, en 1969, et participe à l’accueil de représentants de mouvements de libération du Mozambique, d’Angola et d’Afrique du Sud, ainsi que de membres de la section internationale des Black Panthers. Elle revient sur cette période dans ses mémoires, publiées en 2019 sous le titre « Alger, capitale de la révolution. De Fanon aux Black Panthers », aux éditions La Fabrique en France et aux éditions Barzakh en Algérie. Son parcours personnel est également lié à celui de Mokhtar Mokhtefi, son mari, ancien membre de l’Armée de libération nationale, et auteur des mémoires « J’étais français musulman » (éditions Barzakh, 2015).

Travail de mémoire et transmission documentaire

La trajectoire d’Elaine Mokhtefi a également fait l’objet d’un travail documentaire de la réalisatrice serbe Mila Turajlić. Ce film qui lui est consacré est actuellement en cours de montage. Les deux femmes ont notamment retrouvé à New York les traces de l’ancien bureau algérien et travaillé à partir d’archives et de lieux liés à cette période. Le film doit revenir sur les différentes étapes du parcours d’Elaine Mokhtefi, entre les États-Unis, la France et l’Algérie.

Quelques semaines avant sa disparition, son lien avec l’Algérie avait pris une nouvelle forme avec l’acquisition de la nationalité algérienne.

Hommages et reconnaissance

Le ministre des Moudjahidine et des Ayants-droit, Abdelmalek Tacherift, a présenté ses condoléances après l’annonce de sa disparition. Il a rappelé que la défunte « est restée liée à l’Algérie et à ses causes justes, fidèles aux principes de libération et de soutien à la lutte du peuple algérien ».

Dans son message, le ministre a également déclaré : « La défunte fut l’une des voix solidaires de la glorieuse Révolution de libération. Elle a choisi de se tenir aux côtés du peuple algérien dans son combat légitime pour la liberté et l’indépendance, laissant ainsi un parcours qui témoigne de la profondeur de la solidarité humaine entourant la cause algérienne, et de ces hommes et femmes libres à travers le monde qui ont cru en sa justice et ont défendu ses valeurs et ses principes. »

Elaine Mokhtefi aura accompagné plusieurs des grandes batailles anticoloniales de la seconde moitié du XXe siècle. Mais son histoire restera surtout liée à l’Algérie, dont elle avait accompagné la lutte avant de partager, pendant douze ans, les premières années de l’indépendance. Quelques semaines avant sa disparition, elle en était devenue officiellement citoyenne. Une manière, peut-être, d’inscrire dans le droit un lien qu’elle avait construit depuis plus de six décennies avec le pays dont elle avait fait l’une des causes de sa vie.

Sara Kharfi


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