Saïd Djaafer, du journalisme au polar : une affaire de fidélité

J’ai rencontré Saïd Djaafer en 2008, dans les couloirs de la rédaction du défunt Algérie News, alors installé rue Larbi-Ben-M’hidi. Il en était le rédacteur en chef. Je me souviens encore de son rire, un rire sonore qui résonnait dans les couloirs et disait déjà quelque chose de sa grande gentillesse. Au travail, pourtant, il était exigeant. Pas de cette exigence un peu démonstrative de ceux qui veulent prouver qu’ils sont les chefs, mais de celle des personnes qui vous apprennent, sans en avoir l’air, à aimer votre métier. Avec lui, j’ai aimé le mien.

Avec lui aussi, j’ai découvert le polar scandinave. Saïd avait prêté à nous autres, journalistes de la culturelle, quantité de livres de Henning Mankell, Jo Nesbø et Arnaldur Indriðason. Autant dire que le bonhomme avait déjà quelques références en matière d’enquêtes criminelles. Mais arrêtons là les souvenirs, avant que ce papier ne prenne des allures de nécrologie. Car il ne s’agit pas de faire le portrait d’un journaliste disparu, mais de découvrir Saïd Djaafer sous un autre jour : celui d’un écrivain qui publie enfin son premier roman – il était temps ! -, La femme qui pleurait en dedans, sous-titré « Une enquête de l’inspectrice Adala ». Le livre vient de paraître aux éditions Barzakh et sera disponible au Salon international du livre d’Alger (SILA).

Et, comme je l’imaginais et l’espérais, ce roman m’a captivée. J’y ai surtout découvert un écrivain qui ressemble à la personne que je connais : sans concession, mais sans aigreur non plus. Un regard lucide sur le monde, sans cette tentation de tout condamner qui finit parfois par nous faire perdre de vue ce qui mérite encore d’être sauvé.

Des enquêteurs en Golf 88

L’histoire se déroule en 2013, dans les environs d’El Médina, une ville située à une quarantaine de kilomètres à l’ouest d’Alger. L’inspectrice de police Adala enquête sur la disparition de Farès, huit ans. Épaulée par son coéquipier, le génial inspecteur Tahar, surnommé « Tahar inqilab » – toute ressemblance avec le personnage de Hadj Abderrahmane est évidemment voulue ! -, elle arpente les montagnes environnantes et sillonne la région au volant de sa vieille Golf Diesel de 1988. Un véhicule qui, au fil des pages, finit presque par devenir un personnage à part entière, où du moins ce lieu intermédiaire qu’on retrouve dans les polars : un bar miteux, un lac au milieu de nulle part où l’enquêteur va se reposer pour réfléchir…

Le décor du roman de Saïd Djaafer est loin d’être idyllique, et n’offre aucun répit aux personnages ; on suffoque avec eux au milieu des embouteillages. Ce sont des territoires défigurés par le capitalisme sauvage, où persistent les stigmates de la colonisation et surtout ceux de la décennie noire, que l’auteur choisit d’appeler « El Ouchriya », mais où résonne encore l’écho de la guerre de Libération nationale. Dans cet environnement cabossé, l’auteur déroule une intrigue plus ou moins haletante, portée par des personnages complexes, contradictoires et attachants.

Contre tous, y compris contre l’auteur lui-même, je persiste à penser que Tahar est une formidable réussite. Il a tout ce qu’on peut attendre d’un personnage de roman noir : des travers, des mystères, des désillusions, des contradictions à la pelle. Il est parfois agaçant, souvent imprévisible, mais profondément humain. Bref, il a de l’épaisseur, ce qui est tout de même préférable pour un personnage de fiction.

Adala, de son côté, est presque son contraire. Idéale, voire idéalisée, elle incarne ce à quoi nous aspirons lorsque notre révolte se réveille devant les injustices et les absurdités du monde. Elle est notre refus de la normalité imposée, acceptée ou, à force d’habitude, assimilée. Elle nous rappelle aussi, en creux, nos propres renoncements, cette part de nous qui finit parfois par composer avec l’inacceptable. Adala, elle, continue de résister. Et c’est peut-être pour cela qu’elle nous touche : elle nous rappelle que, même dans un monde en souffrance, nous pouvons encore refuser de nous résigner. Mais elle est agaçante aussi par son côté implacable, parce qu’elle nous rappelle nos propres renoncements.

Les cicatrices d’« El Ouchirya »

En outre, le roman résout une énigme policière, et raconte aussi le désordre urbain, l’arrivisme, la folie des hommes devant l’appât du gain, les embouteillages, la bureaucratie et cette « Ouchriya » qui plane comme une ombre sur tout ce qui dysfonctionne. La décennie noire n’y est pas un simple arrière-plan historique, elle est une blessure toujours ouverte, une explication possible, mais jamais une excuse, à ce qui a suivi.

À un moment, un personnage résume cette rupture en ces termes : « Des digues ont rompu à un moment. Elles n’ont pas été restaurées. Le diable en nous, comme tu l’as dit, a même trouvé des autoroutes. » Cette phrase dit assez bien ce qui travaille le roman : comment une société en arrive-t-elle là ? Et comment se relever lorsque les limites, morales autant qu’éthiques, ont fini par céder ? Lors d’une rencontre par visioconférence organisée, dimanche dernier, par les éditions Barzakh, en présence de ses cofondateurs Selma Hellal et Sofiane Hadjadj, Saïd Djaafer est revenu sur cette période et sur ses séquelles. « On ne s’en remet pas facilement. C’est très difficile de dépasser la décennie noire au plan individuel et j’imagine que, pour la société, c’est encore plus lourd », a-t-il expliqué. Dans le roman, le fait divers devient alors une affaire à élucider, et un cadre pour poser des questions dérangeantes que nous préférons parfois éviter.

D’autre part, l’écriture mérite qu’on s’y arrête. Le style se fait parfois lyrique, parfois très travaillé, avec des descriptions qui débordent largement les nécessités de l’enquête. On a presque l’impression que deux narrations se superposent : l’une, au plus près des sensations des personnages, nous enferme avec eux dans une maison, un commissariat ou une voiture ; l’autre s’autorise de belles échappées, des descriptions ciselées, une langue qui prend son temps. C’est peut-être même un peu trop bien écrit pour un polar, si tant est que l’on puisse reprocher à un roman noir d’avoir de la littérature en trop. Mais cette ambition stylistique participe aussi à son identité, car Saïd Djaafer veut raconter une enquête, et raconter un pays. Vaste programme ! Mais c’est tant mieux puisqu’il nous promet une tétralogie. Adala a encore de beaux jours devant elle et plein de mystères à résoudre.

Lors de la rencontre chez Barzakh, l’auteur a d’ailleurs évoqué sa manière d’écrire avec une simplicité qui lui ressemble : « Moi, je suis un journaliste, j’écris en écrivant. » L’idée de départ était de raconter une histoire, mais le projet a rapidement pris une autre ampleur. « Au départ, l’idée, c’est d’écrire une histoire  mais très rapidement, c’est devenu quelque chose d’un peu plus important. » Le journaliste n’est jamais très loin de l’écrivain, reconnaît-il : « Mon passé de journaliste est présent, il est là. » Et cela se sent, dans l’attention portée aux réalités sociales, aux détails du quotidien et aux mots qui composent notre paysage familier.

Un roman résolument algérien et féministe

Le roman assume également une dimension féministe. Adala ne cache pas ses convictions, et les femmes occupent une place centrale dans cette histoire. Chacune porte son vécu, ses blessures et ses silences. Malika et Taos, notamment, semblent appartenir à ces femmes qui « pleurent en dedans ». Zehira, au destin tragique, porte aussi sa part de douleur. D’autres femmes accompagnent la quête d’Adala dans une sororité chaleureuse, presque idéale, où les solidarités l’emportent sur les jalousies et les ambiguïtés. C’est peut-être un peu ambitieux, parfois un peu trop beau pour être tout à fait vrai, mais je ne vais certainement pas m’en plaindre. Saïd Djaafer semble faire le pari que le salut collectif viendra des femmes. Sur ce point, inutile de feindre la neutralité : je partage son avis.

À cela s’ajoutent une véritable cinéphilie, de nombreuses références culturelles et des expressions en algérien, parfois un peu trop nombreuses à mon goût. Autant de partis pris qui donnent au roman une couleur bien particulière, quitte à en faire parfois un livre généreux jusqu’à l’excès. Mais cette générosité participe aussi de son ancrage. Saïd Djaafer revendique d’ailleurs clairement son ambition : écrire un polar profondément algérien. « L’objectif était vraiment de faire un polar algérien, très algérien, pas un truc abstrait qu’on peut placer ailleurs », explique-t-il. Son ambition est de parler d’abord aux lecteurs algériens, sans pour autant fermer la porte aux autres : « Mon ambition c’est de faire quelque chose de très algérien qui peut intéresser les non-Algériens, mais qui est écrit directement pour les Algériens. » Et il le précise encore : « L’intention première, c’était ça, c’est d’écrire un polar pour les Algériens, pas nécessairement pour le reste du monde. »

Cette volonté d’écrire pour les Algériens, sans chercher à lisser les aspérités est sans doute l’un des aspects les plus intéressants du livre. L’Algérie de Saïd Djaafer n’est ni une carte postale ni un décor exotique : c’est un espace traversé de contradictions, de blessures, de colères, de résistances et de résiliences. Un pays où l’on enquête sur la disparition d’un enfant, mais où l’on finit aussi par interroger les disparitions plus diffuses, celles des repères, des limites et, parfois, de notre capacité à nous indigner.

Au bout du compte, je ne sais pas si j’ai été objective dans ma lecture. Il y a les années de journalisme, le souvenir de ce rédacteur en chef qui m’a appris à aimer mon métier, les livres prêtés, les discussions et cette affection qui ne disparaît pas simplement parce qu’on ouvre un roman. Mais je suis certaine d’avoir été honnête. Et si ma lecture est forcément subjective, le plaisir que j’ai pris à découvrir Saïd Djaafer écrivain, lui, ne doit rien à la nostalgie. Il y a dans La femme qui pleurait en dedans une vraie ambition littéraire, un regard sans complaisance sur notre société et des personnages qui continuent de vous accompagner une fois le livre refermé. Pour un premier roman, c’est déjà beaucoup. Pour quelqu’un qui nous avait habitués à ses articles, c’est une autre façon, tout aussi convaincante, de raconter le monde.

Sara Kharfi


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