« HOM »: L’enfer sémantique

Nous vivons dans un monde où l’information nous assaille à chaque instant, un monde saturé de mots qui semblent perdre leur sens à force de répétition et de superficialité. Nos vies sont envahies par des discours qui ne nourrissent que la forme sans jamais atteindre la profondeur des échanges. La technologie semble nous avoir éloignés du contact humain direct et authentique. Nous sommes devenus esclaves de nos écrans, nos téléphones et nos télévisions, au point de perdre la capacité de véritablement écouter et de nous connecter aux autres.

Dans ce monde où les mots sont dénaturés, où le discours prévaut sur le sens, il devient difficile de savoir ce qu’il reste à dire. Comment exprimer ce que l’on ressent lorsque tout semble déjà avoir été dit, exploré, épuisé ? Dans le cadre d’un processus créatif, cette question devient encore plus complexe. Le défi de « quoi dire » se transforme en un dilemme de « comment dire ». Que dire ? A qui ? A quel moment ? Avec quels moyens d’expression ? Et surtout, pourquoi dire quelque chose lorsque tout semble déjà pris et que les mots eux-mêmes semblent avoir perdu leur force ?

Ces interrogations résonnent dans la pièce de théâtre « HOM » (eux/ils), présentée le lundi 13 janvier 2025 à 17h à la salle de spectacles du Palais Al Bostan de Mascate, au Sultanat d’Oman dans le cadre de la compétition du 15e Festival du Théâtre Arabe. Produite par le Théâtre Anfass (Maroc), écrite par Abdallah Zreika, et mise en scène par Asmaa Houri, cette œuvre plonge dans la tourmente intérieure d’un personnage qui se trouve incapable de se retrouver, de distinguer ses propres mots de son propre être. Comme un être étranger à lui-même, il est déconnecté de tout.

La pièce s’ouvre sur l’entrée fracassante de quatre personnages par une porte, mais à mesure qu’ils se déplacent sur scène, il devient évident qu’ils ne sont en réalité qu’une seule et même entité, fragmentée et éclatée. Visiblement effrayés, le souffle court et la respiration haletante,  ils se précipitent pour refermer la porte, comme s’ils cherchaient à fuir un danger invisible qui rôde encore dans l’air. Chaque geste semble peser, chaque mouvement trahi une urgence presque désespérée. A l’instant où la porte se ferme avec difficulté, le personnage décuplé se retrouve seul dans l’espace clos, isolé du monde extérieur. Dans un acte de rupture symbolique, il décide alors de se dévêtir, retirant ses vêtements pour se débarrasser de toute trace du monde extérieur, comme si la seule manière de se protéger de l’influence de ce monde était de se dénuder, de se libérer des vestiges du quotidien.

Ce geste semble marquer le début d’une purification, d’une mise à nu non seulement physique, mais aussi intérieure. La scène s’immerge alors dans un silence pesant, un calme absolu qui tranche brutalement avec le tumulte de l’extérieur, empli de sons, de bruits, de rumeurs incessantes, comme un reflet d’un monde qui ne cesse de tourner, de vibrer, de faire du bruit sans jamais se poser. Ce silence, tout à la fois lourd et libérateur, devient une sorte de sanctuaire, un moment suspendu où le personnage cherche à se reconnecter à lui-même, à retrouver une forme de paix intérieure, loin de l’agitation du monde. Dans un instant de réclusion, il ne reste plus que lui et ses pensées, dans une quête de soi.

Les premiers mots du personnage, brisés et hésitants, surgissent alors, presque comme une confession, un aveu de fragilité profonde : « Que vais-je dire ? Et ai-je quelque chose à dire ? ». Ces mots résonnent comme une mise à nu verbale, comme une quête désespérée de sens, une interrogation sur la possibilité de trouver une voix dans un monde saturé de bruits et de discours. La vulnérabilité de la question « ai-je quelque chose à dire ? » s’impose alors avec force, comme si le personnage doutait de sa propre légitimité à parler, à exister, à revendiquer sa place dans un monde qui semble déjà empli de paroles et de vérités imposées.

C’est alors que, à travers ces hésitations et ces doutes, le corps prend finalement le pouvoir. Ce qui aurait pu être une parole bloquée, une pensée en suspens, devient une matérialisation : le corps, dans sa simplicité et sa vérité crue, prend le dessus sur les mots et se fait le seul moyen d’expression authentique. A coups de gestes et de mouvements, le corps prend le relais, imposant une présence, une réalité tangible, qui ne peut être ignorée. C’est dans cette confrontation entre le langage et le corps que le personnage semble trouver sa véritable forme d’expression, un langage qui échappe aux mots mais qui, paradoxalement parle plus fort que tout ce qui pourrait être dit. Le corps, dans sa vulnérabilité même, devient le véritable moyen de se (re)connecter au monde, de se réapproprier son espace et son identité, loin des discours superficiels et des attentes imposées par l’extérieur.

L’articulation du corps et ses métamorphoses incarnent un processus profond de transformation et de réappropriation de soi. Peu à peu, le son, d’abord informe et confus, se fait mot, puis prend sens, et c’est alors que le personnage, dans un acte fondamental, fait entendre sa voix. Cette résurgence de l’expression, d’abord hésitante, marque une renaissance consciente. La douleur du dévoilement de soi devient une voie, un moyen d’accéder à une forme de conscience supérieure, une prise de recul lucide par rapport à soi-même. Ce qui importe ici ce n’est pas la douleur brute, mais ce qu’elle permet d’éclairer, ce qu’elle met à jour : une nouvelle conscience de soi et du monde.

Ce processus de transformation se nourrit d’une lucidité nouvelle, d’une perception claire et affinée de son propre être et de l’environnement qui l’entoure. Cette conscience, à la fois douloureuse et libératrice, devient le véritable moteur de la métamorphose. La renaissance ne serait rien sans cette lucidité qui éclaire chaque pas, chaque mouvement, chaque pensée. Ce qui est essentiel c’est de renaître avec une pleine conscience, une compréhension profonde et ancrée de son identité et de son rapport au monde. C’est cette conscience retrouvée qui devient la clé de l’émancipation, la véritable forme de liberté, celle qui permet de se réapproprier son existence dans toute sa complexité. En fin de compte, l’enfer ce n’est pas les autres, comme le soutenait Jean-Paul Sartre, mais réside dans la confrontation avec sa propre vérité. Les autres, eux, ne sont que les déclencheurs, les catalyseurs qui, par leur présence et leurs actions, provoquent cette introspection nécessaire. Ce n’est pas à travers le regard des autres que l’on trouve la vérité, mais à travers celui que l’on porte sur soi-même, dans ce face-à-face intime et souvent douloureux, mais essentiel, avec soi-même.

La metteuse en scène Asmaa Houri, qui a également travaillé sur la dramaturgie du texte en y intégrant des passages narratifs et poétiques supplémentaires d’Abdallah Zreika, a su trouver un équilibre subtil entre les questionnements philosophiques et la représentation scénique. Un pari qu’elle a relevé avec brio grâce, notamment, à la performance des comédiens (Zineb Laâldji, Mohamed Chehir, Hadjer Cherki, Abderrahim Tamimi), qui ont réussi à incarner ce corps fragmenté et désarticulé, pris dans les tourments d’un monde en crise. La scénographie imaginée par Amine Boudrika a joué un rôle clé en amplifiant le message du texte et la vision scénique, en créant des atmosphères lourdes et saisissantes, ponctuées de couleurs vives comme le rouge et une lumière en clair-obscur, apportant ainsi une dimension poétique à l’ensemble. Bien que la redondance, caractéristique de ce type de théâtre, ait parfois généré une certaine monotonie, la musique de Rachid Bromi, personnage à part entière dans ce spectacle, a apporté un souffle vital. Interprétées en direct par des musiciens, les sonorités mélancoliques du oud et de la guitare sont venues magnifiquement soutenir l’ensemble, portant haut le message du texte et la vision de mise en scène.

Sara Kharfi


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