«Nulle autre voix» de Maïssa Bey : La femme qui voulait (re)commencer à vivre*

Thriller psychologique écrit à la première personne, «Nulle autre voix» de Maïssa Bey met en scène une «criminelle», une «femme hors normes» qui accepte de se livrer à une écrivaine. Histoire d’une passion pour les mots, de l’affirmation d’un «je» et de la restitution d’une voix, d’une parole. Elle a vécu dans le silence et la honte. D’être elle-même.

Elle a fait sien le reflet déformé que lui renvoyaient les autres de sa propre personne. Elle a accepté de se soumettre à la volonté des autres. Elle a même fini par admettre qu’ils avaient raison. Mais, un jour, elle s’est réveillée, s’affranchissant des barrières morales et des conventions sociales. Et elle a tué. Elle a tué un homme, son homme. Celui-là même qui a fait de sa vie un enfer.

Elle, c’est la « criminelle» qui se raconte à la première personne dans le roman de Maïssa Bey «Nulle autre voix», paru aux éditions Barzakh. Elle, c’est une «femme hors normes», hors du temps et du monde, qui s’est crue obligée de prendre la vie de quelqu’un d’autre pour être digne et légitime de vivre la sienne.

Pourtant, ce n’est pas l’acte criminel qui la délivre mais la restitution de sa propre parole. La découverte et l’expérience de sa propre voix. Après avoir purgé une peine de quinze années de prison, la narratrice, qui préfère se présenter par ce qui donne du sens à sa parole en se définissant par son acte, le crime, et par son talent, l’écriture –ayant été surnommée «katiba» (écrivaine, autrice) durant sa détention– qu’en dévoilant sa propre identité (son nom), elle retrouve son appartement et ses repères.

Plutôt que de jouir de sa liberté retrouvée après avoir payé sa dette, elle s’enferme chez elle et ne sort presque jamais. Son équilibre vacille lorsqu’une écrivaine vient frapper à sa porte avec le projet d’écrire un livre sur elle. Après bien des réticences, la narratrice accepte de se livrer, de se raconter à l’autre, celle dont elle ignore tout et qui veut tout savoir d’elle.

La «criminelle» ne se dévoile qu’à moitié à cette étrangère qui l’intrigue et la fascine, elle découvre sa passion pour les mots et écrit sur ses cahiers ses profondes pensées, ses secrets les plus enfouis et ses blessures les plus vives. Elle écrit aussi des lettres à l’écrivaine.

Ainsi, et bien qu’elle semble avoir dépassé et fait le deuil de son acte violent, elle réveille et ravive ses souvenirs, liés notamment à sa famille et son enfance, comme pour expliquer son choix extrême : «Une enfance solitaire, sans amour, une mère autoritaire, abusive parfois, des frères qui portaient leurs attributs de mâles avec une assurance tranquille, un père absent, déconnecté de la réalité, une difficulté presque congénitale à trouver sa place dans la famille puis dans la société et, enfin, un mari qui correspond presque exactement au portrait-robot des hommes classés dans la catégorie prédateurs violents», écrit-elle.

Elle raconte aussi ses années de prison, ses compagnes de cellule, la vie carcérale… Sa rencontre avec l’écrivaine et avec l’écriture va lui permettre d’aller au bout d’elle-même, de se connaître, de découvrir son corps, d’explorer ses émotions et de renaître. De revendiquer son «je». «Depuis la venue de cette femme, j’ai retrouvé deux fonctions dont je n’avais plus l’usage depuis longtemps : la parole et l’écrit», écrit-elle encore. Cet exercice l’amuse à tel point qu’elle révèle dans ses carnets qu’elle ne dit pas toujours la vérité à l’écrivaine, qu’elle prend le dessus dans leur relation étrange et dépendante ; qu’elle embellit, joue, fictionnalise sa propre vie. Elle fait l’expérience du pouvoir de l’écriture et de la fiction.

Si en tant que lecteur, on est pris d’empathie pour ce personnage ordinaire, d’une affligeante banalité de par le récit de son existence, sa parole une fois libérée est déroutante, notamment lorsque la narratrice se met en scène et se projette dans la fiction.

Ce roman (thriller psychologique) dessine le portrait d’un personnage complexe, double, plurielle, suggérant même une certaine forme de folie. Mais la création n’est-elle pas une folie ? La normalité existe-t-elle vraiment ? En fait, ce n’est pas en «criminelle» que la narratrice aurait dû se présenter à nous, lecteurs, mais en écrivaine.

Une écrivaine qui met en scène sa propre vie, qui assume son «je» et le dédouble, et dont la parole est à la fois fragile et précieuse. C’est une voix. Et elle compte.

Sara KHARFI

  • «Nulle autre voix» de Maïssa Bey. Roman, 204 pages. Editions Barzakh, Alger, août 2018. Prix : 800 DA.

*J’ai publié cet article, que je reproduis ici, dans les colonnes du quotidien « Reporters » (quotidien national d’information), le 25 septembre 2018.


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