Rencontre avec Saïd Khatibi sur « Novelphilia Society »

Le journaliste et écrivain Saïd Khatibi était l’invité, jeudi soir, du live de la page facebook « Novelphilia Society ». L’occasion pour l’auteur d’aborder son dernier roman en date, Hatabo Sarajevo et son écriture plus généralement, mais aussi de donner son point de vue sur la littérature algérienne, la culture, la traduction, le journalisme culturel…

Saïd Khatibi est revenu longuement sur son denier roman Hatabo Sarajevo, paru en Algérie, en 2018, aux éditions El-Ikhtilef, et finaliste du Prix international du roman arabe 2020. L’idée du livre revient à plusieurs facteurs, notamment au constat de « ressemblance » entre les sociétés algérienne et bosniaque. C’est une relation « ignorée » ; et de regretter : « Nous ne nous connaissons pas et nous ne connaissons pas nos liens aux autres ». L’écrivain, qui a estimé ne pas pouvoir écrire sur un environnement qu’il ne connaît pas, a expliqué sa démarche d’auteur, à savoir « faire des recherches puis assimiler les contextes, et passer à la phase d’écriture en toute liberté, et essayer de ne pas montrer ou laisser apparaître tout le travail de documentation fait préalablement ». Ce roman est parti d’un constat également, fait à Sarajevo, où Saïd Khatibi a été frappé par le travail de mémoire. Pour rendre hommage aux victimes de la guerre, il existe « beaucoup de musées ». Et dans l’un d’entres eux, il a eu « un choc » en lisant des noms d’Algériens. Par la suite, la rencontre avec un lieu et un algérien lui ont permis de comprendre les ressorts et les enjeux.

Saïd Khatibi a, en outre, souhaité « écrire un roman polyphonique et ce, pour éviter l’autocensure et la subjectivité dans le texte ». Il a proposé une écriture dans le « registre épique », et ce, pour « créer des conflits » entre les personnages, car, selon lui, « c’est ce qui traduit le mieux cette époque ». Abordant la décennie noire, qu’il a préféré appeler « rouge », l’écrivain a estimé qu’il est encore possible de faire des centaines de livres sur cette période, car c’est « un devoir et un droit d’écrire sur ce qu’il s’est passé ». Il évoquera notamment son expérience personnelle avec une association algérienne de réunir les témoignages des femmes victimes du terrorisme à Blida et sa région. Saïd Khatibi a souligné avoir été frappé par « le silence » : « Le silence était plus présent que la parole ».

Outre la restitution de la parole aux survivants, il est aussi important pour l’auteur – qui a écrit son roman pour montrer aussi « comment la vie continue dans un contexte de guerre » – de nommer les victimes : « Dans mon roman, j’ai fait en sorte de ne pas utiliser les termes ‘terroriste’ ou ‘extrémiste’ et d’utiliser ‘les dépositaires des âmes’, parce que si on nomme quelqu’un ou quelque chose, on le reconnaît. Dans mon roman aussi, tous les assassins n’ont pas de noms, pas de visages, par contre les victimes ont des noms, des visages, une mémoire », a-t-il indiqué.

L’auteur de Arbaouna âaman fi intidar Isabelle s’est, par ailleurs, intéressé la notion de « patience » (« Assabr » en arabe, mais peut-être que c’est une traduction impropre vers le français, puisque dans ce mot en arabe, ça englobe également la persévérance) qui, pour lui, est ce qui caractérise l’exercice d’écriture. « Il faut être patient pour écrire ; écrire un roman est un exercice difficile », soutient-il. Et de poursuivre : « toute personne qui écrit est en train de pratiquer une des formes de la patience ». En même temps, ce terme fait écho à son roman Hatabo Sarajevo et au contexte algérien des années 1990, dans le sens où « tout était fermé, la mort était devant ; l’Algérie était au cœur de l’enfer mais l’espoir n’a pas été perdu ».

Concernant ses travaux à lui dans le domaine de la traduction, l’auteur de Aârassou ennar a souligné que c’était une « expérience personnelle ». « Je traduis ce que j’ai aimé en tant que lecteur et ainsi, j’ai le désir de le partager avec d’autres lecteurs d’une autre langue », a-t-il indiqué. Il a également rappelé que la traduction est un exercice difficile, coûteux (financièrement et en terme d’efforts que cela demande au traducteur), mais qu’elle demeure une discipline si peu valorisée en Algérie. Et de suggérer la création d’un fonds d’aide à la traduction. Evoquant l’apport de Marcel Bois à la littérature algérienne et son travail remarquable dans ce domaine, Saïd Khatibi a estimé qu’« à l’instar de Jean Déjeux, qui était lui aussi un homme d’église, Marcel Bois est un exemple, qui a beaucoup donné à la littérature algérienne mais on n’a pas su valoriser cet apport ». Et de souhaiter qu’un jour, une structure culturelle puisse porter son nom.

Questionné à propos de la critique littéraire, Saïd Khatibi a estimé que celle-ci, en Algérie, continuait de proposer des impressions de lecture s’enfermant dans une « vision classique » de la littérature. Pour lui, « un roman, c’est plusieurs lectures possibles. » Tout en soutenant que « la critique a une chance aujourd’hui » de revoir ses codes et ses schémas, il a considéré que celle-ci pourrait s’intéresser à « l’oppression que vit l’auteur » dans sa société. Ce serait intéressant, d’après lui, que la critique s’intéresse « à ce qui est tu, à ce que l’auteur n’a pas pu écrire ou exprimer », d’autant que « le roman est un antidote à l’extrémisme » – l’extrémisme qu’il considère comme « minoritaire » dans notre société mais dont les acteurs sont très visibles, sur les réseaux notamment.

Journaliste culturel depuis une dizaine d’années, Saïd Khatibi a estimé que ce métier lui a beaucoup apporté dans la phase préparatoire de l’écriture romanesque : « Le journalisme apprend la rigueur, le respect des délais, la précision, la recherche ». A cela s’ajoute le fait que beaucoup d’auteurs qu’il apprécie ont été journalistes, à l’exemple de Gabriel Garcia Marquez, Albert Camus ou encore Ernest Hemingway. Abordant le journalisme culturel, l’auteur de Janaîn al-Charq el-Moultahiba a constaté qu’« il n’y a avait pas de presse culturelle organisée mais des journalistes culturels ». Il a renvoyé cela à plusieurs facteurs, dont le plus important est que « la culture n’est pas une priorité ». Partant de ce constat, et tout en signalant que l’année 2014 a été celle où la culture a beaucoup souffert (« la pire période », selon lui), il a décidé de créer le magazine culturel en ligne « Nafha ». Se voulant ouvert à tous les points de vue et ayant « la liberté » comme principe, « Nafha » a abordé des questions qui ont suscité beaucoup de polémiques. Mais au final, Saïd Khatibi a conclut, à la suite de cette expérience – qui se poursuit d’ailleurs – qu’en Algérie « il y a une disposition au dialogue et à la compréhension, pour peu qu’il y ait un contexte et un champ pour la discussion, car les gens sont réceptifs, d’ailleurs, même ceux qui au départ n’étaient pas d’accord avec nous, ont fini par adhérer aux idées qu’on défendait ».

Il y a lieu de signaler, enfin, que « Novelphilia Society » est une page facebook qui tend à favoriser l’échange et à créer des débats autour de lectures et d’analyses de textes littéraires. Elle organise également des directs facebook avec des écrivains.

Sara Kharfi

 (Re)voir le live : https://www.facebook.com/104318184658064/videos/284383762634053/


En savoir plus sur Algérie Littéraire

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Laisser un commentaire