Photo Rym Khene ©F.B.
Le 14ème numéro de la revue électronique semestrielle, Continents Manuscrits, à lire ici : https://journals.openedition.org/coma/5097, s’intéresse à la photographie en Algérie. Intitulé « Photographie algérienne : de la genèse à la représentation », il a été coordonné par Rym Khene*, qui évoque, dans cet entretien, l’idée du projet, les thèmes abordés (autour de la photographie et de l’archive), et le rôle et les défis de cette discipline en Algérie.
Comment est né le numéro 14 de la revue numérique, Continents Manuscrits, intitulé « Photographie algérienne : de la genèse à la représentation » que vous avez coordonné et que vous avez voulu « interdisciplinaire » ?
Rym Khene : J’ai proposé un numéro sur la photographie algérienne à la rédaction de la revue Continents Manuscrits à l’automne 2018. Cette revue scientifique, spécialisée dans la génétique des textes littéraires de l’Afrique, des Caraïbes, et de la diaspora, avait consacré en 2014 un dossier sur les genèses photographiques en Afrique. Nous avons donc pensé qu’un dossier sur la photographie algérienne y aurait toute sa place. J’ai lancé un appel à contributions en mars 2019 qui a été diffusé sur des plateformes académiques et sur les réseaux sociaux. Une part des contributions au numéro est en réponse à cet appel. D’autre part, j’ai sollicité directement certaines contributions afin de créer un ensemble cohérent ainsi qu’une bonne base de discussion, ou au moins d’une conversation entre ceux qui s’intéressent déjà ou qui pourraient éventuellement s’intéresser à la photographie algérienne. L’objectif éditorial était clair dès le début. Je souhaitais poser de manière précise et concrète les enjeux autour de l’archive photographique en Algérie en interrogeant les mécanismes et les pratiques de l’archive de fonds algériens. Je voulais également croiser des regards et des points de vue, avoir des articles scientifiques qui côtoient des récits littéraires et photographiques, et des entretiens. L’approche interdisciplinaire – réellement interdisciplinaire – est pour moi très importante puisque c’est, à mon sens, une manière productive d’interroger une discipline naissante. Les différentes contributions se répondent alors et créent un espace de réflexion stimulant. J’ai ainsi reçu l’appui de la rédaction de Continents Manuscrits qui a été formidable dans son accueil des différentes idées.
Vous écrivez dans votre « Introduction » que « Depuis le 22 février 2019, la pratique photographique fait événement ». Est-ce que le 22-février est un déclencheur quant à l’entreprise de ce projet ? Et, selon vous, quel rôle a joué et joue la photographie depuis cette date ?
Non, le projet est né quelques mois avant le 22 février, mais les événements de cette année qui vient de passer ont été révélateurs de beaucoup de choses aussi pour la photographie. À cette occasion, dans le contexte des différentes expressions des Algériens depuis le 22 février 2019, l’image prend une place nouvelle et les Algériens, notamment ceux qui manifestent, se sont emparés de l’outil photographique. Il était frappant de voir, lors des premières marches étudiantes par exemple, le nombre de personnes qui se faisaient prendre en photo, seules ou en groupe, dans la rue, ou qui filmaient les marches avec leur téléphone. Nous n’avions pas l’habitude de cela. Nous avons alors, collectivement, eu accès à des photographies qui sont enfin à notre image. Ce n’est pas anodin, et c’est pour cela, que le 22 février a tant de place dans ce numéro dont certains textes ont été pensés et écrits en ayant bien cela à l’esprit. Depuis le 22 février, les photographes algériens sont en première ligne pour la production et la diffusion d’images qui les concernent, sur les réseaux sociaux et dans les médias. C’est la première fois que l’on voit un phénomène de cette ampleur. Dès les premiers moments, ils constituent des récits individuels et collectifs en train de se faire. La photographie a permis d’une façon visible et concrète de se réapproprier l’espace public et de mettre en scène cette prise en charge de soi, de son image, de certains symboles également. C’est en ce sens que la pratique photographique en Algérie fait événement. Mais, tout le contexte, tout ce qui est pensé en amont de la photographie, tout ce qui est pensé pendant la prise de vue, le récit et la représentation qui sont proposés après, parfois par l’auteur de la photo, d’autres fois par d’autres, constituent sans doute, une palette riche qui doit absolument nourrir notre réflexion autour des questions d’image, d’identité, d’histoire, de mémoire, et d’esthétique, qui elles ne datent pas du 22 février.
Vous croisez dans ce dossier « pratiques photographiques d’artistes et usage des archives photographiques », comme vous l’écrivez dans votre « Introduction ». Si la première partie est plus ou moins abordée (dans des publications), la seconde, en revanche, est plutôt occultée ou oubliée…
Je pense qu’aucune de ces deux dimensions n’a encore trouvé sa place en Algérie. Il existe encore très peu d’ouvrages sur la photographie, un fait qui, je l’espère, est peut-être en train de changer. Pour ce qui est de l’archive et de sa conservation, nous avons là un terrain immense à défricher. Notre rapport à l’archive est étroitement lié à l’histoire et c’est pour cela que ce travail semble compliqué. Il y a bien sûr des personnes qui travaillent avec des fonds d’archive et qui font un travail formidable, mais il y a de réelles mesures à prendre, et rapidement, pour la conservation si l’on ne veut pas être face à de nouvelles disparitions, et c’est ce contre quoi certains chercheurs mettent en garde dans ce numéro.
Ce numéro est organisé autour d’articles sur des étapes importantes de l’histoire de l’Algérie (révolution, décennie 90, 22 février), sur des « expériences photographiques », des entretiens (et des photos aussi). Pourriez-vous revenir, même brièvement, sur le rôle de la photographie durant ces périodes ?
La photographie est étroitement liée à l’histoire dans notre pays puisque l’invention de la photographie coïncide avec les débuts de la colonisation. La fabrication, l’exploitation et la diffusion de photographies est une des dimensions de l’entreprise coloniale qui a construit des codes de représentation pour asseoir son pouvoir et pour légitimer sa présence. Peu à peu, il y a eu des contre-représentations qui se sont créées et qui ont circulé, et pour la période de la colonisation, cela culmine avec l’utilisation de la photographie comme outil, réel et concret, de lutte pour l’indépendance puisque la guerre de libération se jouait aussi sur un terrain médiatique mondial. La photographie est chargée politiquement, et c’est ce dont on se rend compte aussi pendant la guerre intérieure des années 1990. Pas de la même manière, bien sûr, que pendant la guerre d’indépendance, mais il y a aussi dans ce contexte un volet médiatique, une sorte de barrage symbolique qui balise le champ de la photographie et qui contraint toutes sortes d’expressions visuelles. Le 22 février, qui est d’ores et déjà un moment clé de l’histoire algérienne, a vu certaines de ces limitations se réduire. Une multitude d’images – et d’archives – ont investi les rues, aux côtés des marcheurs. Je pense que cela ouvre une nouvelle phase pour la photographie algérienne et pour le traitement des archives, et un nouvel espace à développer, à étudier, et à investir.
Vous présentez les travaux et les démarches (très différentes, individuelles, collectives, intimes…) d’acteurs qui documentent le présent ou travaillent sur la photographie et sur l’archive, comme Sofiane Zouggar, Nabil Djedouani, Collective 220 et Fatima Chafaa. Selon vous, que nous apprennent leurs trajectoires sur la place de la photographie dans notre pays, et sur notre rapport à l’archive et à l’image ?
Pour ce numéro, il était important de présenter des démarches différentes. Chacune nous offre un prisme sur une manière de travailler. Ce qui est frappant, est qu’il y a différentes façons d’aborder l’archive. Cela peut partir d’une rencontre fortuite, d’un document, d’une histoire familiale, d’une disparition… Il n’y a pas une manière de faire qui serait plus juste ou meilleure que les autres. Chaque trajectoire, chaque démarche a sa spécificité. Ce que l’on peut néanmoins observer est que les différents travaux interrogent des absences et des manques de visibilité, en mobilisant des archives qui, par ailleurs, existent. La photographie a toute une place à prendre en Algérie. Dans une telle perspective, il y a un gros travail à faire sur l’archive, sur sa conservation et c’est ce que ce numéro suggère.
Quels sont, selon vous, les défis et les perspectives de la photographie en Algérie ?
Comme pour toute entreprise de recherche et de création, il y a des limites à ce que l’on peut accomplir sans le soutien d’institutions dont les moyens peuvent être considérables. Les initiatives des artistes et des chercheurs sont nombreuses et souvent passionnantes. On ne peut s’empêcher d’imaginer ce qui serait possible avec des ressources supplémentaires, des infrastructures et des plateformes qui soutiendraient et valoriseraient tout ce patrimoine et cette richesse créatrice ! Il faudrait évidemment des politiques culturelles qui encouragent la création, l’innovation et la recherche… Je pense néanmoins que la photographie en Algérie a de beaux jours devant elle. Il y a de nombreux photographes très talentueux qui proposent des travaux vivants, originaux et significatifs.
Sara Kharfi
*Rym Khene est née en 1983. Par l’écriture, la photographie et la recherche, elle interroge la mémoire des villes, les traces évidentes et secrètes des vies qui les peuplent. Elle a publié des textes et des photographies dans différentes revues, notamment Fassl (éditions Motifs), Apulée (Zulma), et Transition Magazine (Hutchins Center for African and African American Research at Harvard University). Actuellement, elle rédige une thèse en Littérature comparée sur les représentations littéraires et photographiques d’Alger pendant les années 1990. www.rymkhene.com
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