Rencontre autour du récit «Enjamber la flaque où se reflète l’enfer» : Le texte de « l’absence des mots »

L’Institut français d’Alger a abrité, lundi soir, une rencontre avec l’écrivaine et poétesse, Souad Labbize, autrice du récit Enjamber la flaque où se reflète l’enfer –Dire le viol, et ses deux éditrices, Selma Hellal, cofondatrice des éditions Barzakh, et Oristelle Bonis, fondatrice de la maison d’édition indépendante Les éditions iXe, spécialisée dans le féminisme et ses différentes voix. La discussion a tourné autour du texte puissant, et « éminemment littéraire » de Souad Labbize qui dit la blessure de l’enfant offensé, et la difficulté de retrouver les mots.

Au cours de la rencontre, les deux éditrices sont revenues sur le choix de publication du récit puissant de Souad Labbize, Enjamber la flaque où se reflète l’enfer, paru en initialement en France aux éditions iXe, puis en Algérie, en octobre 2019, aux éditions Barzakh. L’éditeur algérien a fait le choix, pour son premier tirage (à 500 exemplaires, épuisés) de le distribuer et non de le vendre (à des associations et à des lecteurs également durant le SILA ou en libraire). Son éditrice française, Oristelle Bonis, a d’abord évoqué sa maison d’édition indépendante, créée en 2010 et qui compte dans son catalogue une cinquantaine de titres (publiant 5 livres par an). Son but est « d’arracher des textes à l’oubli, et d’essayer à la fois de parler des réalités féminines actuelles mais aussi d’essayer d’aller voir ce qui se passe ailleurs, et le plus possible. Et à cet égard, on essaie à chaque fois de trouver des interlocutrices qui parlent des réalités qu’elles ont vécues ‘’ailleurs’’ en sachant qu’elles vont toutes parler de conditions de domination, d’oppression ou de libération ». Abordant le texte de Souad Labbize, elle a confié l’avoir lu avec « beaucoup d’émotion » et il lui a semblé « très important qu’il soit publié ».

Pour sa part, Selma Hellal, codirectrice des éditions Barzakh, qui a modéré la rencontre, a indiqué que ce texte « dit le viol que l’autrice a subi à l’âge de 9 ans, il dit la difficulté de vivre avec ce traumatisme, il dit la solitude de l’enfant blessée, la solitude de la femme adulte qui décide d’écrire à l’âge de 51 ans sur cette offense, il dit le rôle terrible de la mère et des adultes de manière générale ». Pour elle, « c’est un récit incandescent, court, intense, qui écrit la difficulté de dire ». L’éditrice est revenue sur la découverte de ce texte, au printemps 2019 au cours d’une rencontre entre éditeurs. Après lecture, elle a estimé, raconte-t-elle, qu’il était impératif « qu’il paraisse en Algérie ». C’était une « évidence » pour elle. Ce qui l’a le plus interpellé, poursuit-elle, est qu’« il y a une brutalité dans ce qui est dit et une infinie pudeur. Il n’y a pas de colère, il y a une espèce de froideur, de tranquillité. C’est un manifeste poétique et politique. Il y a une manière très incarnée dans l’évocation du viol et de toute forme d’agression ». Et de souligner : « Ce texte offre la possibilité de l’identification ; c’est à la fois un manifeste littéraire et un manifeste d’autodéfense ».

Photo de Leila Mezouane.

Préambule: « L’évocation de l’épisode fondateur de mes prisons intérieures ne se fera pas sans la traversée des sanglots. Ecrire ne me donnera pas la force de m’exprimer de pleine voix, les mots inconnus de ce drame se sont fossilisés depuis une quarantaine d’années. » Souad Labbize

« Un désir d’écriture »

De son côté, Souad Labbize est revenue sur sa démarche, en expliquant qu’’elle a « toujours été attirée par l’écriture poétique » et être une autrice qui « supprime énormément et qui [se] lasse des discours, des longs textes ». « Je pense qu’on est happé par tout ce qui s’écrit partout, sur les tablettes, sur les réseaux sociaux ; j’ai de plus en plus de mal à lire le roman, et je me dis qu’il doit y avoir des personnes comme moi, et c’est pour ces personnes que je veux écrire », a-t-elle indiqué, en mettant en avant la précision et la concision dans l’écriture. C’est un travail qui demande du temps, puisqu’il s’agit d’écriture et de réécriture : « Je suis quelqu’un qui écrit et réécrit un paragraphe pendant des semaines. Ça doit être précis, bref et clair mais l’esthétique est importante. Il faut que ça touche quelque part sans que ce soit dans la mièvrerie, sans que ce soit dans le pathos», souligne-t-elle.

L’autrice a considéré son récit comme « le texte de l’absence des mots » et tout l’enjeu a été « d’écrire sur des mots qu’on n’a pas ». Pour elle, « l’entreprise c’est de trouver des images, celles que je ressens à ces faits-là, un premier viol suivi d’autres tentatives de viol et d’attouchements, et comment revenir vers les ‘’caves de l’enfance’’ pour trouver les paroles qui ont été empêchées ». La femme de 51 ans « va essayer de retrouver les paroles perdues parce qu’elles n’ont pas été prononcées au moment où elles auraient dû puisque la mère a interrompu le récit de l’enfant ».

Ecrit à la première personne (« c’est un ‘’je’’ littéraire », indique-t-elle), le récit n’est pas « vraiment » un témoignage selon l’autrice de J’aurais voulu être un escargot. « Il y a un désir d’écriture », déclare-t-elle, en signalant que l’écriture d’Enjamber la flaque où se reflète l’enfer a été « éprouvante ». C’est un texte qui tente de restituer les mots perdues, la parole empêchée, et qui n’a pas été écrit non plus « pour que ça aille mieux ». C’est un livre qui aborde les violences subies, mais aussi la « relation mère-fille », un thème qui inspire encore l’autrice. Considérant son texte comme « difficile à recevoir » aussi, Souad Labbize se dit être « une personne qui refuse d’être une victime. Je veux être une femme debout ». Loin d’être une victime, elle est une survivante et une « grande sœur » qui a su trouver les mots et le courage de dire.

Sara Kharfi

Enjamber la flaque où se reflète l’enfer -Dire le viol de Souad Labbize. Récit, 111 pages, version bilingue en un seul volume, éditions Barzakh, Alger, octobre 2019. Prix : 200 DA.

Photos de la rencontre: Leila Mezouane.


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